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lundi 12 août 2013
mardi 30 juillet 2013
Un retour
UN RETOUR
Sur le lac les voiles faisaient un poème blanc et compact
mais mon souffle n'était plus leur égal
et ce n'était plus un lac mais de moi
un miroir stupéfait une lacune du cœur.
UN RITORNO
Sul lago le vele facevano un bianco e compatto poema
ma pari più non gli era il mio respiro
e non era più un lago ma un attonito
specchio di me una lacuna del cuore.
Vittorio Sereni
Les instruments humains Poèmes
Traduit de l'italien par Philippe Renard et Bernard Simeone Verdier éditeur 1991.
Photos Versus, Juillet 2013.
mardi 16 juillet 2013
Franchir le Rubicon
MON EFFACEMENT
Quelquefois je m'efface entre deux paysages
la lune de ma vie
s'accroche aux arbres morts
la mer s'est endormie
les vagues n'aboient plus
le silence respire
et la nuit se soumet à la croix des étoiles.
Je m'efface merveille
et m'éveille surface.
Pierre Boujut, Nouveaux proverbes Rougerie éditeur 1973.
L'ensemble des photographies Versus. (Photo 1, vue d' hôpital .)
lundi 1 juillet 2013
Tous les groupes humains font des marques sur les surfaces.
" Tous les groupes humains font des marques sur les surfaces.
Cela crée des différences : les objets se distinguent les uns des autres, ils deviennent des symboles de rang ou de prestige, ils acquièrent plus de valeur ou incarnent d'autres fonctions spécifiques.
Faire des traces introduit donc des systèmes symboliques, où chaque objet prend une valeur relative à sa position dans le réseau des autres objets. De tels systèmes, dont l'exemple privilégié est le langage parlé, s'imposent aux êtres humains dès le moment où ils naissent, et même sûrement avant. Les désirs et les fantasmes des parents précèdent ceux des enfants, et le simple fait de dire : « C'est une fille », ou : « C'est un garçon » porte en soi toutes les hypothèses, les suppositions et les idéaux qu'un parent peut avoir quant à la signification de ces termes.
Nous naissons dans un univers de signes et, du point de vue psychanalytique, l'expérience de la
perte en est une des conséquences principales : la perte de la mère due aux interdits du complexe d'Œdipe, la perte de la jouissance du corps due aux contraintes de l'éducation, et les différentes formes de perte qu'implique l'émergence de la parole et du langage. Et la perte crée le désir, l'aspiration à retrouver quelque chose que nous croyons avoir possédé autrefois. L'art fournit un espace unique à l'intérieur de la civilisation pour symboliser et élaborer cette quête.
Une surface peinte, pour prendre l'exemple le plus simple, peut indiquer quelque chose au-delà d'elle-même ; elle délimite un lieu inaccessible. De nombreux mythes sur l'origine de la peinture, que l'on trouve chez Pline et jusqu'à la Renaissance, relient celle-ci à l'acte de tracer une ombre, et donc, en un sens, d'encadrer une absence.
En effet, on ne peut pas saisir une ombre puisqu'elle manque de la substance d'un corps. Mais, fait également significatif, les œuvres d'art occupent des espaces privilégiés, qu'il s'agisse des recoins des grottes ou des niches aménagées par le marché de l'art. De même que les traits et les traces qui coupent les contours des formes de l'art archaïque rendent ces formes différentes, de même la place que le marché de l'art accorde aux œuvres les rend uniques, différentes de tout autre objet. Elles habitent un espace spécial.
En termes lacaniens, les œuvres d'art occupent la place de la Chose, qui ne peut jamais être représentée en tant que telle, mais simplement évoquée comme un au-delà. Il y aura donc toujours une tension entre l'œuvre d'art et la place qu'elle occupe, et on a soutenu que l'art moderne vise à préserver l'écart minimal entre la place et l'élément qui vient s'y mettre. Bien que beaucoup de gens aient vu dans l'émergence des ready-made de Duchamp le signe de la destruction de l'art, cette perspective implique qu'ils en ont simplement extrait la structure fondamentale, soit la tension entre l'œuvre et l'espace où se trouve cette œuvre.
D'où l'importance de Carré noir de Malevich, une œuvre qui n'est rien d'autre que le contraste entre le fond blanc - la place - et le carré noir - l'élément qui l'occupe. Et comme des objets sexuels traditionnellement tabous peuvent être représentés aujourd'hui sans trop de problèmes, l'idée d'un « au-delà » est réduite à quelque chose de purement formel. Ce qui compte, c'est que la distance entre l'œuvre et la place qu'elle occupe soit maintenue."
Darian Leader, Ce que l'art nous empêche de voir Petite bibliothèque Payot 2011.
( Peinture collage Jean Marie Staive 1 et 6 - Photos Versus 2 à 5.)
lundi 17 juin 2013
L' année du baccalauréat
| Parc Ste. Geneviève Évry, polaroid original versus 1970. |
" Vers l'âge de 13, 14 ans, tout en apprenant des choses, j'ai commencé à écrire. Dès cet instant, j'ai vraiment compris que c'était mon destin, d'une certaine façon. Donc j'ai très vite lu énormément de choses, j'avais déjà lu pas mal de choses, mais j'ai très vite lu l'histoire de la poésie, et ce que déjà j'entendais à la fin de mon cycle
secondaire, je ne sais pas comment ça fonctionne maintenant, troisième, seconde, première, je ne peux pas dire que je m'ennuyais, mais tout ce que j'entendais, je le savais déjà. C'était pourtant assez intéressant et assez raffiné, à cette époque-là. Ce qui m'avait conduit à ça, c'est que je fais partie encore d'une génération qui a été, du moins dans les collèges, dans certains collèges disons confessionnels, moi c'était des collèges catholiques... il y avait une éducation classique, ce qu'on appelait la rhétorique, qui n'avait pas tellement changé...
j'ai eu le même enseignement que mon père, et que mon grand-père même. Mon grand-père est né en 1870, donc il a fait ses études avant 1890. Il est mort après 1950, j'avais pratiquement le même enseignement que lui. Latin-grec, une langue vivante, qui était pour moi l'anglais, qui pour mon père avait été l'espagnol, qui pour mon grand-père avait été l'allemand. Mon grand-père et mon père étaient médecins, médecins de campagne, c'était des médecins des pauvres, ce n'était pas des médecins riches et de riches. Enfin, ils soignaient des riches comme tout médecin, ils ont le devoir de soigner tout le monde, bien entendu. J'ai eu un des derniers soubresauts, mais tout de même assez majestueux, de cet enseignement-là. Ce qui fait que j'ai tout de suite aimé le grec et le latin, et que c'est plus dans ce domaine-là que j'ai appris la construction des phrases, le rythme, et même la langue, ce qu'est une langue. Quand vous l'apprenez dans une langue comme le grec, par exemple, quand vous apprenez ce qu'est la langue dans un alphabet qui n'est pas celui que vous avez tous les jours, vous commencez à vous poser des questions sur la langue, forcément. Ça doit être, sans doute, extrêmement plus intéressant
aujourd'hui pour ceux qui ont la possibilité de lire dans l'alphabet arabe, par exemple, qui est beaucoup plus éloigné que ne l'est l'alphabet grec du nôtre. Ou dans les caractères chinois, ça doit être très intéressant. Cette question est importante. Pas seulement la question de la traduction. On apprend d'abord une langue qui est une langue morte, qui ne se parle plus, qui a été parlée dans un temps, dans des temps légendaires au fond, le grec, même le latin, le grec surtout, qui n'a plus été parlé après que par des érudits, s'agissant du grec, le latin c'est un peu différent. Donc, vous êtes devant une langue extrêmement étrange. Vous vous posez des questions sur l'existence de la langue entre les hommes. Ça vous fait réfléchir aux civilisations dans lesquelles ces langues ont été parlées, vous imaginez, si vous avez un peu d’imagination. Ce qui était quand même notre cas, puisque nous vivions...
j'ai été dans une première école qui était dans la montagne, dans le Massif central, dans un endroit particulièrement sévère, où il y avait de la neige cinq mois de l'année, mais de la neige, un mètre, deux mètres de neige, une petite école, qu'on appelait à l'époque une école cléricale, c'est-à-dire une école qui faisait sixième, cinquième, quatrième, qui était censée préparer les enfants, qui étaient en grosse majorité les fils des paysans pauvres, très pauvres, de la région, les préparer à ce qu'on appelait le petit séminaire. Dans l'enseignement catholique, petit séminaire, grand séminaire, et après vous êtes prêtre, de longues études." (...)
Pierre Guyotat
Leçons sur la langue française, à l' université Paris VIII
Dans La Revue Littéraire N°1 avril 2004 Éditions Léo Scheer.
dimanche 9 juin 2013
Voyage au pays-masque
" Une des méthodes que l'homme utilise le plus fréquemment pour défendre sa zone territoriale intime consiste à porter un masque et à se tenir en retrait derrière son image de marque sociale, la neutralité du visage de bois, du regard inexpressif ou souriant à la commande, la poignée de main faussement chaleureuse. Se conformer au paraître que les autres demandent ou que vous croyez qu'ils demandent... Jusqu'à ce que le masque ne puisse plus tomber, qu'il colle tellement étroitement à la peau qu'il soit devenu impossible de l'enlever sans s'arracher du même coup la chair.
Alors, masque = visage. Nous revoici prisonnier du royaume d'illusion.
La personne = le masque qu'elle porte, retrouvant ainsi l'origine étymologique du mot personne qui désignait le masque-mégaphone ou personna, symbolisant le rôle tenu par l'acteur de théâtre antique. (On distinguait environ vingt-cinq espèces de masques tragiques et plus de quarante espèces de masques comiques.) Et, c'est le vrai visage, lorsque par instants soudain il se révèle qui apparaîtra incongru, sale, indigne, grimaçant, dans son impudique nudité. Nous ne saurons jamais quel aurait pu être ce visage cadenassé à double tour, s'il avait été vrai, si celui qui l'habite et tous les autres auquel il réagit, lui avaient permis d'être vrai. Bien sûr, la vie est plus facile quand l'individu se fait objet-caméléléon. Vous pouvez alors cesser de considérer l'autre comme en être humain. Plus de problèmes ! Habillement, gestes, attitude. tout devient langage codé d'un corps qui dit à l'autre : tu es une non-personne. Tu n'as pas de sentiment. " (...)
Pierre Tilman ERRO éditions galilée 1976.
Photos Versus.
lundi 20 mai 2013
Le livre est un écrit qui oublie ses ratures
" On ne sait rien ou presque rien du papier matériel quand on sait que, sans ses surfaces, il y aurait peu d'écritures. Ses feuillets sont des lieux de langue mais, s'ils ne portent rien d'écrit, on les dit vides, on dit qu'ils sont un vide blanc, on compte pour rien la matière, les taches, les éraflures, les ombres. Les surfaces où on écrit, sont réellement des lieux imaginaires si, les voyant avec leurs marques, on voit déjà beaucoup plus qu'elles, qu'on y épelle déjà des lettres, que le geste d'écrire s'est déjà mis en mouvement.
On ne sait rien ou presque rien non plus du geste de la main dans son mouvement d'écrire. Les choses du corps qu'on observe telles quelles, sont elles aussi en deçà du sens. Le geste d'écrire reprend-il des parcours que le regard tient en mémoire? Ou bien c'est lui qui guide les yeux? La main fait des tracés informes aussi bien que des lettres. Le livre est un écrit qui oublie ses ratures, il oublie que les lettres déliées ont pour revers combien de griffonnages sur la surface du papier? Réduit à soi, le geste voudrait seulement fragmenter l'étendue. Des battements, dit Henri Michaux, des rythmes, des compagnons de musiques intérieures, des lapements d'eau par la langue du loup.
Le papier blanc, s'il figure des riens ou l'eau, c'est un infini indistinct que le geste fragmente, on en éprouve de la peur. On macule le feuillet, on l'éclaboussé, on le gribouille. On déteste les surfaces nues. Qu'elles deviennent n'importe quoi pourvu qu'elles rappellent un visible! Des repères au moins dans le blanc! Une surface qui serait sans grain, sans traces ou sans luisances, telle est ma peur d'aveuglement. Qu'on couvre de taches cette surface, d'un vide on fabrique un informe, on préfère un Chaos au symbole du Rien. Le sens viendra plus tard, la lettre. Cela viendra avec les rythmes, ça vient de commencements obscurs. Sur les premiers dessins d'Artaud : des gribouillages, des mots et des figures.
Parce qu'on écrit sans que la blancheur nue arrête, parce qu'on commence toujours par un chaos, tout papier blanc est comme un palimpseste que personne n'aurait réécrit. Les yeux s'acharnent à déchiffrer, la main trace les détours de ce déchiffrement: on voudrait retracer un texte des origines."
Marc Le Bot Ecritures de papier in Revue TRAVERSES/27-28 Centre Georges Pompidou 1983.
Photos 1 et 3, œuvres originales sur papier de Jean Marie Staive.
Photo 2, Versus.
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