" Les derniers tableaux sont quelquefois ceux où le peintre commence à parler. Ils annulent (pour lui, sinon pour nous) ce qui précède. Ils inaugurent le temps. Ils sont les tableaux d'une naissance.
Il est naturel aux artistes de préférer (même à tort) les œuvres qu'ils viennent de faire. Ce n'est pas forcément qu'ils voient en elles l'aboutissement d'une recherche dont elles remémorent les étapes, attestent le progrès. Ce peut être aussi bien parce qu'elles leur paraissent ouvrir enfin une brèche, desceller une pierre immuable jusque-là. Et d'ailleurs le temps par lequel l'artiste est inévitablement séparé de son œuvre n'est pas toujours éprouvé comme la durée continue d'une vie qu'il souhaite aussi longue que possible: il peut être tout simplement le temps d'une tentative momentanée, le temps d'une chance. Ingres, qui éprouve toute la difficulté de peindre, la surmonte à vingt-cinq ans (c'est le portrait de Madame Rivière) et la retrouve intacte devant Madame Moitessier. Et je n'ai jamais entendu Giacometti me dire qu'il souhaitait avoir de nombreuses années devant lui. Il lui suffisait d'avoir quelques jours — huit jours, quinze jours, une seule journée privilégiée - pour faire la preuve qu'un regard, la jonction d'un nez et d'une arcade sourcilière, étaient ou non saisissables. La partie se jouait, se rejouait à chaque instant.
Il est naturel aux artistes de préférer (même à tort) les œuvres qu'ils viennent de faire. Ce n'est pas forcément qu'ils voient en elles l'aboutissement d'une recherche dont elles remémorent les étapes, attestent le progrès. Ce peut être aussi bien parce qu'elles leur paraissent ouvrir enfin une brèche, desceller une pierre immuable jusque-là. Et d'ailleurs le temps par lequel l'artiste est inévitablement séparé de son œuvre n'est pas toujours éprouvé comme la durée continue d'une vie qu'il souhaite aussi longue que possible: il peut être tout simplement le temps d'une tentative momentanée, le temps d'une chance. Ingres, qui éprouve toute la difficulté de peindre, la surmonte à vingt-cinq ans (c'est le portrait de Madame Rivière) et la retrouve intacte devant Madame Moitessier. Et je n'ai jamais entendu Giacometti me dire qu'il souhaitait avoir de nombreuses années devant lui. Il lui suffisait d'avoir quelques jours — huit jours, quinze jours, une seule journée privilégiée - pour faire la preuve qu'un regard, la jonction d'un nez et d'une arcade sourcilière, étaient ou non saisissables. La partie se jouait, se rejouait à chaque instant.
Certaines œuvres terminales, ai-je dit, suggèrent le sentiment d'une naissance. Et la naissance est nudité. Comme si le terme était l'éclosion de quelque chose qui n'a pas encore vu venir le temps, comme s'il fallait annuler toute histoire pour que vienne cette voix personnelle à travers quoi s'exprime l'inconditionné du premier instant, quand le jour vient de se séparer de la nuit. Origine retrouvée, mais par l'effacement, l'épuration. C'est cela le ciel que Corot croit n'avoir jamais vu; c'est cela que d'autres ont appelé l'inouï, l'inconnu, ou la vision convalescente, enfantine; c'est cela le rien dont Flaubert parle après Racine, jonction de l'espace nul et de la vierge surface de la toile ou de la page, ascèse pour une genèse sans entraves. Derniers Turner, quand le soleil n'a pas encore percé la brume lactescente.
Derniers Morandi, quand les bouteilles, les coupes, les fleurs se délestent de leurs contours et de leur poids au bénéfice de la force inaugurale de la peinture. «Traînées de jaune», «balayures de bleu», chez Chardin, d'une «bouche démeublée...»"
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| L'ensemble des trois photographies, Versus. |
Gaëtan Picon Admirable tremblement du temps, Les sentiers de la création, Albert Skira éditeur 1970.






