" II n'y a pas l'art d'abord, et ensuite sa reproduction (photographies en couleurs, livres d'art): dès que la reproduction se répand, prolifère, c'est notre perception même de l'art qui est radicalement transformée, et du coup le statut de la création artistique qui se modifie, — celle-ci ne peut plus être innocente par rapport à l'histoire du code.
Benjamin, le premier, enregistre cela (1936, l'Œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique). Ce qui caractérise le processus, pour Benjamin, c'est la disparition de l'aura des œuvres d'art (leur présence immédiate, leur « ici et maintenant ») et, simultanément, le passage d'une réception individuelle (le tableau s'adressant d'un seul à un seul) à une consommation de masse. « Les techniques de reproduction, écrit Benjamin, détachent l'objet reproduit du domaine de la tradition. En multipliant les exemplaires, elles substituent un phénomène de masse à un événement qui ne s'est produit qu'une seule fois. »
Or Benjamin, dans sa logique dialectique et progressiste, interprète cette mutation en termes de pure et simple substitution: la peinture, liée à l' aura, est selon lui condamnée à disparaître, de la même façon que le cinéma (où l'idée même d'« original » n'a plus aucun sens) remplace peu à peu le théâtre. Formules de Benjamin : « Le tableau est né au Moyen Age et rien ne garantit qu'il doive durer indéfiniment » ; « II est contraire à l'essence de la peinture de fournir matière à une réception collective simultanée » ; « On reproduit de plus en plus des œuvres d'art qui ont été faites justement pour être reproduites ».
(...) Nous ne pouvons plus nous satisfaire de ce schéma simple, linéaire. Ce que nous voyons, aujourd'hui, au contraire, c'est une coexistence et une interpénétration des pratiques artistiques « à aura » (par exemple : le tableau) et des phénomènes de reproduction. Autrement dit : la reproduction n'a pas plus tué le tableau que le disque n'a tué le concert, ou que le film n'a tué le spectacle live. Il faudrait parler, plutôt, d'une spécification et d'une redistribution des fonctions : on ne regarde pas un livre d'art comme on regarde un tableau, — et l'un ne remplace pas l'autre. La vraie question serait de savoir comment la mutation de perception introduite par la « reproductibilité technique » (dont le principal effet est de nous rendre disponible la peinture de toutes les époques et de toutes les civilisations) sollicite la création elle-même.
Je viens de le suggérer, à propos de Picasso: la véritable mutation concerne cet élargissement quasi infini (trans-spatial et trans-temporel) du champ référentiel. Ce qui nous manque, en fait, c'est une histoire de la façon dont les peintres, à différentes époques, ont pris contact avec les arts qui leur étaient extérieurs ou antérieurs. Pendant longtemps, le principal moyen était le voyage (Durer en Italie, Poussin à Rome, etc.) ; puis, cela s'est étendu à la circulation des lithographies ; une étape décisive fut la constitution des grands musées (au xixe siècle) ; enfin, la quadrichromie, la reproduction en couleurs, l'apparition des livres d'art, abolissent les limites antérieures. Saisir comment, à chaque fois, la peinture réagit, — comment les codes, confrontés à une hétérogénéité de plus en plus accentuée, sont amenés à se dé-naturaliser progressivement, jusqu'à l'époque présente, celle du second degré généralisé."
Guy Scarpetta, l' Artifice éditions Grasset 1988.
L' ensemble des photos Versus.
Dans l' actualité, le Cahier de l' Herne N° 104 consacré à Walter Benjamin.
C'est un peu ce dont je parle dans mon dernier article. Cependant pour l'écriture la problématique est un peu différente, or l'écriture est aussi un art...
RépondreSupprimerLe mentir vrai ou porter un masque, Aragon écrivit le premier et porta le second..
RépondreSupprimer( AI failli mettre des masques en illustration photographique!)
J'aime la déclinaison des cadrages sur l' affiche!
RépondreSupprimerDO.
C'est peut-être du second degré?
RépondreSupprimerDans ce livre passionnant "L’œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique" de Walter Benjamin (éd. allia), on peut lire :Chaque jour se fait plus irrésistiblement sentir le besoin de rendre l'objet possédable par une proximité toujours plus intime, dans une image, mieux, dans une illustration, dans sa reproduction."
RépondreSupprimerCette idée rend cette transformation plus sympathique. Qui peut s'offrir une œuvre d'art originale ?
Tout le monde peut s'offrir une œuvre d'art originale, Christiane!
SupprimerCe que marque l' œuvre de W. Benjamin c'est une mélancolie de la beauté qui se dérobe, les effets de seuil et les passages. De l' œuvre à l' image.
c'est un filon pictural cette accumulation de strates, vous avez piqué ma curiosité. La quête débute. Bon dimanche.
RépondreSupprimerBzzz...
Oui, il existe un troisième degré et plus...
SupprimerUne image d'image, le kitsch généralisé!
Une analyse du Cahier de l' Herne 104, Walter Benjamin, par Thierry Ginhut
RépondreSupprimerhttp://www.thierry-guinhut-litteratures.com/article-l-hydre-de-lerne-du-baudelaire-de-walter-benjamin-121490552.html
Ce que je mesure en terminant la lecture de ce texte c'est la chance que nous avons d'accéder à certaines oeuvres, facilement... tout en conservant celle de voyager aussi.
RépondreSupprimerUne belle liberté sans aucun doute!
SupprimerLes entrées déchirées dans les affiches, évocation de l'éphémère, il y a comme un passage sous le spectacle, homme guitare, poisson,chiffres/dates qui illustre bien la phrase de Benjamin :
RépondreSupprimerEn multipliant les exemplaires, elles substituent un phénomène de masse à un événement qui ne s'est produit qu'une seule fois.
Avec tous les " passages " que cela comporte, aussi.
Supprimerje n'ai pas encore osé décoller mais je prends souvent des clichés de ces oeuvres spontanées et si vite effacées.
RépondreSupprimerJe ne décolle jamais (sauf rares exceptions ).
SupprimerÇa "recolle" plus vite que jamais!
Soyons réaliste.
Je n'avais jamais songé à qualifier d'aura ce qui entoure certaines oeuvres, cela m'ouvre des horizons. Voilà longtemps que je m'interroge sur l'impossibilité de photographier les très bons tableaux, cette "aura" justement nommée disparaissant systématiquement des clichés. Et je ne crois pas qu'il s'agisse de l'ici et maintenant de la relation entre le spectateur et l'oeuvre , mais d'une qualité insaisissable et intrinsèque à celle-ci. Paradoxalement, certains tableaux enthousiasmants en reproduction se sont révélés très décevants à l'épreuve de la réalité, comme si la photographie leur avait offert cette aura dont en réalité ils sont dépourvus.
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