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jeudi 18 avril 2013

La nature aux abois





" L’ Histoire c'est de l'héroïsme et de l'hor­reur mis en conserve, pour consommer pendant les temps heureux.
L’ Art c'est l'effort constant de ceux qui veillent à fixer dans le temps la saveur de la vie.
Pendant longtemps les arts se sont indis­tinctement partagé la charge de l'humani­sation des dieux et celle de la divinisation de l'homme.
Mais, la littérature l'ayant finalement et de trop loin emporté, en tout ce qui concerne l'étude indiscrète et périlleuse des mouve­ments internes et des manifestations exter­nes de la mentalité humaine, la peinture s'est tournée vers ce que l'on pourrait appe­ler l'humble psychologie des choses.







 Et la nature morte est née.
La façon dont un psychiatre traite un malade en dit long sur sa propre psycho­logie.
Notre plus grande intimité nous ne pou­vons l'exprimer qu'avec des matériaux qui nous sont extérieurs et étrangers.
Ce sont les objets dont un peintre se sert — ou le poète les mots qui les désignent — qui deviennent les moyens d'expression les plus prêts, les seuls propres à rendre ses sentiments et ses idées sensibles et intelli­gibles. Parce qu'ils sont la forme que ses sentiments et ses idées doivent prendre ils deviennent lui-même autant qu'il est obligé, lui, de devenir eux-mêmes. De sorte que si un peintre ne peut jamais mieux s'exprimer qu'en employant la mer, l'autre des ponts jetés par-dessus les torrents, l'autre des femmes nues et le dernier des pommes, il n'y a qu'à bien regarder comment chacun traite ou maltraite ces différents objets pour trouver le niveau de son pouvoir humain et le secret total de sa conscience d'artiste.







 Quelqu'un disait un jour : — II est évi­dent que les peintres sont moins bêtes que les littérateurs. Et l'autre : — Enfin, ça se voit peut-être moins, mais ça rapporte da­vantage. Eh bien, non. Mais, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'une forme plastique, un trait, la composition d'un tableau peu­vent trahir le revers de l'esprit d'un artiste autant qu'un mot, une image, une idée tra­hissent celui du poète — ni qu'une couleur décèle clairement dans sa totalité et toute son ampleur la médiocrité ou la valeur d'un peintre.
Aussi croit-on parfois que la question n'est que de remplacer le pittoresque char­mant et affadi par un pittoresque choquant plus ou moins épicé par ce qu'il peut avoir de répugnant ou d'odieux. Il n'en sera que plus vite à son tour éteint et affadi. Toute­fois, ce qu'il est plus difficile d'éviter, c'est que la noblesse ou l'ignominie qui sont mar­quées dans l'œuvre ne renvoient fidèlement à notre esprit l'image de la noblesse ou de l'ignominie de l'homme et de l'artiste qui les y ont empreintes."








Extrait de Pierre Reverdy Note éternelle du présent - écrits sur l' art (1923 - 1960) Flammarion 1973.




L' ensemble des photographies Versus.

21 commentaires:

  1. Boire à la source de la nature, on s' y désaltère.
    Ça irrigue le corps, elle n' est pas une chienne de vie, elle n' aboie pas!
    Bàv.

    Pierre-Auguste V.

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    1. Oui, mais " fixer dans le temps la saveur de la vie"?
      Bien à vous, cher Pav!

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  2. Un texte qui porte à la réflexion sur l'expression et l'art, superbement servi par des images qui illustrent au plus près "l'effort constant" pour "fixer le beau". Un grand merci encore.

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    1. Il faut lire et relire Pierre Reverdy, Ötli - ce que j' ai fait - avec un immense plaisir et une grande passion.
      :)

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  3. "Objets inanimés avez-vous donc une âme"?

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    1. Tout doux, Manouche, il ne s' agit pas de les secouer comme une bouteille d' Orangina!

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  4. cerise,pêche,abricot,pomme,mandarine... ai-je bon?
    Bzzz...

    les cabas aux lèvres proposées,j'aime bien.

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    1. On peut y mettre de la couleur, bourdon, et peu importe le volume.
      Avez-vous remarqué qu' elle avait hâte de se montrer, cette marâtre nature?
      Bon, le mauvais temps lui a rabattu le caquet...mais elle attend un seul signe pour repartir de plus belle!
      Bon Week-end.

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  5. Un "Pierre Reverdy" que j'ignorais.. et que je vais "ouvrir" si je le trouve. Attention attirée par ce constant sur le comportement des psychiatres.

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    1. Cette remarque m' a aussi étonné, Frédérique. Mais je crois qu'il en va pour le psychiatre comme pour le peintre!
      ( Et il me semble que les œuvres complètes sont rééditées chez Flammarion.)
      A bientôt.

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  6. Oui, c' est assez parnassien, il faut sublimer l' humble; mais les sujets parfaits ne le restent ils pas sous n' importe quelle main maladroite?

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    1. Parce que la personne qui l' exécute est "parfaite", la main ne peut être maladroite, non?
      C'est comme en escrime ou dans toute activité créatrice de la main?
      Un week-end fructueux s' annonce, la main verte est de rigueur!
      A bientôt.

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  7. Je ne connais pas P Reverdy, mais ce texte "trahit" une âme enflammée.
    J'y "décèle" un tourment concernant l'auteur lui-même plus qu'une réflexion sur l'expression artistique proposée comme sujet.
    "L’ Art c'est l'effort constant de ceux qui veillent à fixer dans le temps la saveur de la vie." Tout est dit.
    Saveurs acidulées, douces, amères (le verre de Martini!), charmantes, fades, nobles ou ignominieuses…et alors ? C'est la vie.
    Y a-t-il là quelque chose à traquer, à trahir, à juger ?

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    1. Pierre Reverdy écrit à la suite presque immédiate de ce texte :

      " L 'Art est une aspiration supérieure à toutes les formes de la vie. La nature, c' est la vie même. Et la mort, en apparence l' anti-nature, en fait, la transformation transcendantale de la vie. En accomplissant les deux termes on a joint, avec cette aisance et cette gratuité dont l' esprit détient seul l' inquiétant privilège, les deux pôles entre lesquels se déroule la destinée pathétique de l' homme et de tout ce qui est."

      Il dessine et destine ainsi la nature morte.

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  8. frederique.elkamili@gmail.comsamedi, 20 avril, 2013

    La remarque de Pierre Reverdy au sujet des psychiatres est pertinente, très pertinente.

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    1. N' en va t-il pas de même pour un artiste?

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  9. J'aime la poésie de Reverdy mais ce texte, ici proposé, je n'arrive pas à y entrer. Il fait boule compacte, un peu verbeuse - ça doit venir de moi! Par contre je savoure les photos. Il y a un lien "Esprits nomades" sur Reverdy, épatant. Je vais essayer de le retrouver.

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    1. Texte verbeux, parce qu'il dit les choses en trop de paroles, vous trouvez?
      Je ne suis pas ce cet avis.
      Qu' il soit en revanche, un peu daté, on peut l' admettre. Mais il s' agit alors d' une toute autre discussion qui concerne plus précisément l' évolution des textes de critique d' art.
      Bien à vous.

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    2. Verbeux, c'est pour moi quand les mots restent loin de moi. Je n'ai pas réussi à entrer dans ce texte. Ça arrive...

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  10. Voilà :
    http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/reverdy/reverdy.html
    Superbe !

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