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samedi 5 juillet 2014

Un tableau piège littéraire










" (...) Pour en revenir à l'idée initiale de Daniel Spoerri, il est sans doute des lieux davantage soumis au hasard que cet espace réduit de ma cuisine. Mon bureau, par exemple, ou la table du salon ; mais il me semble qu'on retrouverait à chaque fois une spécialisation, un tropisme lié à la fonction de la pièce : sur mon bureau, une majorité de feuillets de papier, de livres, de stylos, des clés USB, une lampe, un agenda, etc. Sur la table du salon, des journaux, des revues, des livres, des télé­commandes (téléviseur, lecteur DVD, etc.). Tous ces objets entrent toujours dans le cadre de l'existence quotidienne rela­tivement ordinaire d'un foyer occidental économiquement aisé du xxie siècle. Ceci est évidemment bien différent de ce qu'a proposé Daniel Spoerri autour d'une table dans une chambre d'hôtel, donc dans un logement ne permettant pas l'assignation stricte de fonction à des pièces - c'est pourquoi on trouve dans son inventaire aussi bien des outils de travail que des ustensiles de cuisine, mélange qui dans un espace domestique ordonné relèverait du désordre - et dans un logement d'artiste, dont l'activité foisonnante et diversifiée donne aux objets présents une richesse et un potentiel narratif bien supérieur.




 La topographie anecdotes du hasard de Daniel Spoerri est à la fois un exercice littéraire amusant et un acte artistique s'inscrivant dans une œuvre très riche. Elle est en quelque sorte un tableau piège littéraire, consistant à fixer à un moment donné les objets que le hasard a déposé à un endroit donné. Mais comment définir le hasard ?




  Signifiant initialement « coup défavorable au jeu de dés », puis « mauvais coup » ou « risque », hasard prend par extension le sens de « cas, événement fortuit ». Le Robert historique nous dit qu'à par­tir du xvie siècle « hasard s'emploie absolument pour "cause qu'on attribue à ce qui arrive sans raison apparente" ». Les objets se trouvant sur la table de l'artiste en octobre 1961 y sont-ils arrivés indépendamment de toute intention humaine, en dehors de toute influence contextuelle liée au lieu (Paris, rue Mouffetard), à l'époque, au mode de vie du propriétaire ?







 Par exemple, au numéro 16 de l'inventaire correspond un « pot de colle "Vanilic" en matière plastique », doté d'un système très pratique « permettant de se faufiler entre les objets que l'on veut coller sans les déplacer et de leur conserver ainsi leur forme d'origine ». Cet accessoire est directement associé à l'activité artistique de Spoerri et à ses tableaux pièges ; sa présence ici n'est donc pas due au hasard, mais à un usage précis dans un contexte déterminé. L'exercice auquel s'est livré Daniel Spoerri ne relève finalement du hasard qu'à l'échelle de la localisation des objets dans l'espace limité du logement, voire de la table elle-même : ce peut être un hasard si tel objet se trouve à cette place dans la chambre d'hôtel ou à cet endroit précis de la surface de la table car habituellement ce bol ou ce pot en verre sont plutôt posés sur un autre meuble mais le 17 octobre 1961 à cette heure-ci, ils étaient là. Et encore, ce hasard microlocal mériterait sans doute d'être étudié de plus près, car il pourrait être pertinent de se demander depuis quand et pour quelle raison ils s'y trouvaient.






 Mais ce qui ne
relève pas du hasard, c'est que ce bol, ce pot en verre, ce pot de colle se trouvent dans la chambre d'hôtel de Spoerri. Ils y sont parce que l'artiste en a eu besoin ou envie à un moment donné de son existence, ou parce que quelqu'un les lui a offerts ou les a oubliés ici et, surtout, parce que l'occu­pant des lieux les a conservés. L'objectif de l'artiste était de produire une photographie - au sens figuré - d'un moment, d'un agencement résultant selon lui d'un hasard. C'est une situation qu'il fige pour en conserver la trace, mais sans pour autant l'inscrire dans une durée, dans une histoire ou dans l'Histoire. La démarche anthropologique ou archéologique face à cette même situation consisterait selon moi à décrire le plus finement et le plus complètement possible non seulement les objets et les gens ou circonstances qu'ils évoquent, mais les conditions historiques, sociales et politiques de leur parcours."







Thierry Bonnot L' attachement aux choses CNRS éditions 2014.


pour prolonger la réflexion avec l' œuvre de Daniel Spoerri c' est ici

http://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2005-3-page-141.htm 

Photo 1 DR.
Versus pour les autres.

samedi 21 juin 2014

La nuit lave l' esprit






La nuit lave l'esprit.


Peu après on est ici comme tu le sais bien,
rangée d'âmes le long de la corniche,
l'un prêt à bondir, l'autre presque enchaîné.


Quelqu'un sur la page de la mer
trace un signe de vie, fiche un point.
Rarement apparaît une mouette.





Mario Luzi Prémices du désert, poèmes 1932-1956 Gallimard 2005.








L' ensemble des photographies Versus.

vendredi 13 juin 2014

La vie courante...





 " La vie courante... Il suffit d'une branche qui brise le flot ou d'une pierre dans le jardin pour que nous soyons attentifs au mouvement comme à l'étendue.



Une des causes du malaise dans la vie courante, le langage, le lan­gage qui se perd, qui nous égare : écrire un poème, serait-il court, de temps en temps,lui rendre souffle et consistance.



Trop de définitions, la plupart abstraites, emphatiques, ne font qu'alourdir la poésie : ne serait-elle pas l'art de respirer ou plutôt de faire respirer ? La pierre et le jardin, la branche et le flot : les mots et le souffle, ce n'est pas seulement le langage qui se régénère."







Pierre Dhainaut Dans la lumière inachevée Mercure de France éditeur 1996.


 

L' ensembles des photographies,  ©Versus 2014

jeudi 5 juin 2014

Lenteur





allons : les mots sont à tout le monde
et l'oiseau du matin : vite, vite, vite
(fait-il) vite encore, serait-ce
qu'il n'ose user le mot lenteur ?
ou serait-il devenu comme
tout le monde : pressé ?





Jean Claude Pirotte Le Promenoir magique et autres poèmes 1953-2003 la table ronde éditeur 2009.

Photo Versus mai 2014.