traduire/translate

samedi 13 septembre 2014

Des années après

A Tina,  Davide et Marco...



ANNI DOPO

La splendida la délirante pioggia s'è quietata,
con le rade ci bacia ultime stille.
Ritornati all'aperto
amore m'è accanto e amicizia.
E quelle, che fino a poco fa quasi implorava,
dall'abbuiato portico brusîo
romba allé spalle ora, rompe dal mio passato:
volti non mutati saranno, risaputi,
di vecchia aria in essi oggi rappresa.
Anche i nostri, fra quelli, di una volta?
Dunque ti prego non voltarti amore
e tu resta e difendici amicizia.






DES ANNÉES APRÈS

La splendide la délirante pluie s'est calmée, 
de ses rares ultimes gouttes nous embrasse. 
Revenus en plein air,
 l'amour est à mes côtés, l'amitié. 
Et, qui presque implorait il y a peu encore, 
depuis le sombre porche ce brouhaha 
gronde par-derrière, surgit de mon passé : 
visages inchangés sans doute, trop connus, 
un air de vieux en eux aujourd'hui figé. 
Et parmi eux les nôtres, ceux d'autrefois ? 
Alors je t'en prie, amour, ne te retourne pas 
et toi reste et défends-nous, amitié.

Vittorio Sereni Les instruments humains Verdier 1991

Traduit de l' italien par Philippe Renard et Bernard Simeone.










Bagno Berto San Mauro Mare photos Versus sept. 2014.

jeudi 11 septembre 2014

Un retour





 Sul lago le vêle facevano un bianco e compatto poema 
ma pari più non gli era il mio respiro 
e non era più un lago ma un attonito 
specchio di me una lacuna del cuore.




 Sur le lac les voiles faisaient un poème blanc et compact 
mais mon souffle n'était plus leur égal 
et ce n'était plus un lac mais de moi 
un miroir stupéfait une lacune du cœur.

Vittorio Sereni
Les instruments humains

Traduit de l' italien par Philippe Renard et Bernard Simeone  Verdier éditeur 1991.




Lac de Garde à Bardolino, 6 septembre 2014, photos Versus.

samedi 9 août 2014

La peinture enveloppée dans des milliers de phrases





" La peinture a toujours été enveloppée dans des milliers de phrases, toujours réflexive, même si elles ne furent pas toujours critiques. Vous paraissez obnubilé par cette situation, pourtant banale aujourd'hui, qui met le commentaire de l'œuvre en partie à la charge de l'artiste. Vous portez trop d'attention à la distribution des rôles sociaux. Voulez-vous donc que le peintre peigne et que le critique critique, et que chacun reste à sa place, alors qu'il est clair que ces artistes comme beaucoup d'autres, par leur œuvre, interrogent ce qu'il en est de la place ? Êtes-vous de ceux qui jugent qu'un peintre n'a pas à philosopher, ni un philosophe à se mêler de faire une peinture, une exposition ? Et puis surtout, vous inversez les termes de la question. Vous croyez qu'en exposant le peu de réalité, ces peintres se détournent de la présence et la critiquent. Or la réalité n'est pas la présence, elle est la représentation. Et cela reste vrai de nos peintres, aussi « bavards  qu'ils vous paraissent. Les figures d'Altamira et de Lascaux, elles aussi, faisaient pour ainsi dire point d'appui, illustration pour le récit légendaire, qui est le premier commentaire, et station dans cette première visite que fut le pèlerinage dans le sanctuaire souterrain. Que le récitant ait été un autre que le peintre, nous n'en savons rien, et cela n'a aucune importance, sauf sociale, c'est-à-dire pragmatique. Entre dictum et pictum, le rapport n'avait guère changé dans les monastères catalans au milieu du xie siècle de notre ère. Le frère lecteur lit en chaire pendant le repas le commentaire de Beatus à l' Apocalypse. Sur le folio qu'il vient de tourner et qui pend au dessus des tables où les moines font collation, la figure de la Bête illustre sa parole et la suspend, la creuse.



Les figures sont évidemment sorties des narrations comme autant de tableaux vivants, de moments immobilisés, rendus forts par cet arrêt, ou faibles, comme vous voudrez, surchargés de sens possibles, ou déchargés de sens actuels, du seul fait qu'ils interrompent le fil du récit et qu'ils permettent par leur suspens beaucoup d'autres enchaînements, c'est-à-dire d'autres commentaires, que le cours de l'histoire, légendaire ou non, ne peut que négliger pour obéir à sa finalité propre. Ces scènes muettes, arrêtées, s'avèrent prolixes, bourrées d' équivocité, et vides, et elles appellent déjà La réflexion, réclament que les esprits s'émancipent de la tournure que veut le récit, qui est la destination. A l'encontre ou à l'écart de celle-ci, elles tracent des voies sans destin, et ainsi elles ne tracent rien. Par destination, j'entends la disposition du temps qui le fait rimer avec lui-même."

Jean-François Lyotard QUE PEINDRE?
Adami Arakawa Buren édition La Différence 1987




L' ensemble des photographies Versus ©
 



lundi 4 août 2014

Quel public pour l' art?





LE   PUBLIC


" L'art veut un public, pour des communications,  des contagions de sensibilités, c'est-à-dire une hasardeuse rencontre de « juges » diversement qualifiés pour pro­noncer, d'une souveraineté provisoire, sur des matières où beaucoup  auraient besoin  d'apprendre  avant de décider.   C'est par ce même procédé d'empirisme que s'établit  l'autorité   des   premières   «  connaissances  » humaines. Depuis l'entrée en jeu des vérifications d' ex­périence, la question de savoir si l'on connaît ou si l'on rêve,  se trouve  renvoyée  aux   contrôles   de  l'obser­vation positive qui prononce jusqu'au prochain développement d'expérience, renforcé d'un supplément  de vérification. Pour l'émotion de la nature, ou de l'art qui prétend l'exprimer, le cas n'est pas très dissemblable - le problème étant moins d'une émotion déterminée que de sa justification aux yeux d'un public armé du droit de dire et de se contredire indéfiniment .
Dans l'ordre du développement intellectuel aussi bien qu' émotif, chacun s'arrête au point qui lui paraît s'accommoder le mieux à la mesure de son intelligence. Révélations, mythes, légendes, doctrines plus ou moins heureusement fondées, chacun prend, ou est supposé prendre position dans tous les différends de l'humanité. L'un dit oui, l'autre non, et ceux qui, pour des raisons publiques ou secrètes, préfèrent ne rien dire, sont gra­cieusement dispensés de la place de Grève, où l'on a même renoncé à faire brûler les livres par la main du bourreau.


Au vrai, nous n'empêcherons jamais les hommes de différer, mais des moyennes d'approximations peuvent nous permettre des accords de paix provisoire, néces­saires à nos évolutions de sensibilité. C'est tout le fon­dement de notre « civilisation » où l'acquisition et les développement de nos connaissances et de nos émo­tions sont simultanément impliqués.
Les épreuves de sensibilité d'où naît la connaissance nous mènent à un état de pénétration des rapports posi­tivement observés, et bien que là soit le critérium pro­fond de notre intelligence, ce n'est qu'à grand-peine et après de longs âges, que nous arrivons, sur quelques points, à nous accorder. En revanche, si notre sensibi­lité, au lieu de s'ordonner pour suivre son cours vers des déterminations de rapports qui font la connais­sance, s'abandonne au plein de ses réactions, justes ou faussées, il en résultera des états d'émotion organique qui pourront, un jour, réunir magnifiquement les foules en des explosions d'enthousiasme commun, mais ne soutiendront pas longtemps l'épreuve de la durée. C'est dans le résidu de ces flambées d'émotions passagères, qui exercent momentanément sur nous un si puissant empire, que pourra se manifester, à la chance des jours,
ce fond commun d'opinions médiocres dont l'autorité est si vivement recherchée par la foule à titre de décisions infaillibles.
Qu'est-ce donc que ce public d'art, qui ne diffère de celui de la science que parce que ce dernier est tenu d'analyser son jugement, dans un cadre d'objectivité, tandis que le porteur d'interprétations émotives est admis à n'invoquer que la simple satisfaction de sa propre sensibilité? d'où la topique réponse de Sainte-Beuve à Chateaubriand apologiste de la foi : II ne s'agit pas de savoir si c'est BEAU. Il s'agit de savoir si c'est VRAI.


L'homme primitif, que prolonge si remarquablement notre théologie, nous fournit encore aujourd'hui sur le monde et sur l'homme lui-même, des jugements péri­més auxquels la plupart de nos contemporains attachent plus de prix qu'aux observations positives les plus sûrement vérifiées. Le prétendu « juge » peut être de jugement sain. Il peut être de jugement faussé. Il peut avoir des éléments de connaissance ou en être totale­ment dépourvu. Un jugement d'instinct peut rencon­trer juste, aussi bien que se laisser dévoyer. Il est soumis lui-même, à des critiques hasardeuses dont l'accumu­lation, pour beaucoup, tiendront lieu de vérité. Quelles sommes d'ignorances, de méconnaissances, et de connais­sances faut-il donc associer pour un jugement « autorisé » ? "


Georges Clemenceau CLAUDE MONET Les nymphéas Librairie Plon-Paris 1928.


Reproduction de l' édition originale du Claude Monet de G. Clemenceau, collection Versus.