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lundi 1 juillet 2013

Tous les groupes humains font des marques sur les surfaces.






" Tous les groupes humains font des marques sur les surfaces. 

Cela crée des différences : les objets se distinguent les uns des autres, ils deviennent des symboles de rang ou de prestige, ils acquièrent plus de valeur ou incarnent d'autres fonctions spécifiques. 
Faire des traces introduit donc des systèmes symbo­liques, où chaque objet prend une valeur relative à sa position dans le réseau des autres objets. De tels systèmes, dont l'exemple privilégié est le langage parlé, s'imposent aux êtres humains dès le moment où ils naissent, et même sûrement avant. Les désirs et les fantasmes des parents précèdent ceux des enfants, et le simple fait de dire : « C'est une fille », ou : « C'est un garçon » porte en soi toutes les hypo­thèses, les suppositions et les idéaux qu'un parent peut avoir quant à la signification de ces termes.




 Nous naissons dans un univers de signes et, du point de vue psychanalytique, l'expérience de la
perte en est une des conséquences principales : la perte de la mère due aux interdits du complexe d'Œdipe, la perte de la jouissance du corps due aux contraintes de l'éducation, et les différentes formes de perte qu'implique l'émergence de la parole et du langage. Et la perte crée le désir, l'aspiration à retrouver quelque chose que nous croyons avoir possédé autrefois. L'art fournit un espace unique à l'intérieur de la civilisation pour symboliser et éla­borer cette quête.








Une surface peinte, pour prendre l'exemple le plus simple, peut indiquer quelque chose au-delà d'elle-même ; elle délimite un lieu inaccessible. De nombreux mythes sur l'origine de la peinture, que l'on trouve chez Pline et jusqu'à la Renaissance, relient celle-ci à l'acte de tracer une ombre, et donc, en un sens, d'encadrer une absence. 

En effet, on ne peut pas saisir une ombre puisqu'elle manque de la substance d'un corps. Mais, fait également signi­ficatif, les œuvres d'art occupent des espaces privi­légiés, qu'il s'agisse des recoins des grottes ou des niches aménagées par le marché de l'art. De même que les traits et les traces qui coupent les contours des formes de l'art archaïque rendent ces formes différentes, de même la place que le marché de l'art accorde aux œuvres les rend uniques, différentes de tout autre objet. Elles habitent un espace spécial.





 En termes lacaniens, les œuvres d'art occupent la place de la Chose, qui ne peut jamais être repré­sentée en tant que telle, mais simplement évoquée comme un au-delà. Il y aura donc toujours une ten­sion entre l'œuvre d'art et la place qu'elle occupe, et on a soutenu que l'art moderne vise à préserver l'écart minimal entre la place et l'élément qui vient s'y mettre. Bien que beaucoup de gens aient vu dans l'émergence des ready-made de Duchamp le signe de la destruction de l'art, cette perspective implique qu'ils en ont simplement extrait la structure fonda­mentale, soit la tension entre l'œuvre et l'espace où se trouve cette œuvre. 
D'où l'importance de Carré noir de Malevich, une œuvre qui n'est rien d'autre que le contraste entre le fond blanc - la place - et le carré noir - l'élément qui l'occupe. Et comme des objets sexuels traditionnellement tabous peuvent être représentés aujourd'hui sans trop de problèmes, l'idée d'un « au-delà » est réduite à quelque chose de purement formel. Ce qui compte, c'est que la distance entre l'œuvre et la place qu'elle occupe soit maintenue."




Darian Leader, Ce que l'art nous empêche de voir Petite bibliothèque Payot 2011.




( Peinture collage Jean Marie Staive 1 et 6 - Photos Versus 2 à 5.)














16 commentaires:

  1. La perdita di qualcosa e la rappresentazione artistica come suo recupero, riappropriazione. Una considerazione che dà al'arte un valore unico!

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    1. Ce me semble aussi être un acte primordial, fondamental oserai-je dire pour tout être humain, giacy.nta, quelque soit le support ou le rite employé.
      Des traces primitives aux panneaux de signalisation, nous marquons nos surfaces!

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  2. Un groupe humain qui se remarque...par ses marques bien particulières et spectaculaires!

    http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne/2009/02/les-enfantsfleurs-peintures-corporelles-de-la-vallee-de-lomo-selon-hans-silvester.html

    Valérie

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    1. Superbe et spectaculaire exemple en effet!
      Voyez ici, sur la gauche, en liste de blogs REGARD ELOIGNE, à consulter impérativement!

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  3. Pourvu seulement que ce ne soit pas des marques de sang...

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    1. Mais le sang, orfeenix, joue ou a joué un rôle essentiel chez certains groupes humains et en ce qui concerne leur croyance.
      Rien que le :" prenez et buvez car ceci est mon sang"..!
      Voyez les travaux artistiques des actionnistes viennois ou ces pratiques à partir du sang, souvent des créations artistiques féminines comme celle de Gina Pane.
      La couleur sang de bœuf pour des vases ou l' attribution symbolique du "sang de Judas" pour un vin...

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  4. donnent-elles ce volume au lisse,à creuser.

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    1. Volume ou profondeur, à vous de jouer...

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  5. "Tous les groupes humains font des marques sur les surfaces "...

    Donc sur ce blog aussi?

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  6. Partout, on trouve la "guerre" des marques!

    ( Ici, ce sont plutôt des remarques.)

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  7. Même les viticulteurs romains marquaient les amphores de leurs sigles...

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    1. @Jeanmi,
      Sigles, signes, tout est signature?
      Bien à vous.

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  8. Se démarquer pour se faire remarquer (je prends bonne note de cet essai qui donne à voir).

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    1. Je ne sais pas si faire une remarque c'est précisément se faire remarquer.
      Du moins, chacun pose ses marques et là bien sûr, d'une certaine manière, on se démarque...
      :)

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  9. Je me démarquerai d'une interprétation psychanalytique des "traces" que les humains déposent, pour moi la psychanalyse a déjà fait suffisamment de dégâts ...
    "L'édifice freudien repose tout entier sur un ensemble d'interprétations de plus en plus éloignées de la réalité. Il ressemble à l'oeuvre d'un romancier qui conduit le lecteur par le bout du nez vers la conclusion qu'il a lui-même fixée à l'avance. En cela, la psychanalyse ressemble à une forme d'art, car elle joue sur l'illusion, la suggestion et une fonctions de l'être humain qui consiste à remplir les blancs par des interprétations" (Le livre noir de la psychanalyse" )

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    1. Vous voulez dire Saravati que les théories psychanalytiques ont laissées des traces?
      D'accord avec vous!
      Votre remarque extraite du Livre noir, montre que effectivement les schèmes d'appropriations du monde par des théories psychanalytiques seraient similaires à celles de l'art.
      Au moins les pratiques de l'art n'ont pas la prétention de soigner!
      Mais on a vu l'avancée à prétention curatrice, à côté de la psychanalyse, de l'art thérapie...

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